Allegretto

Thème: Le livre de poche du kangourou • 01 juin 2026 • par Anne Grognuz

Carine était dans sa cuisine. Christine allait bientôt arriver. Le chœur « Les Mouettes » dont elles faisaient partie avait cessé ses activités après le départ à la retraite de son chef. Pourtant, chaque mercredi, la voiture faisait le même chemin et le couvert était mis pour deux. Elles évoquaient leurs souvenirs avant de chanter ensemble.

Carine venait d’achever la préparation de sa salade de fruits quand elle entendit sonner à la porte.

- Bonjour Christine, entre. Tu connais le chemin, installe-toi. J’arrive tout de suite.

Après le repas, elles s’installèrent près du piano.

- Qu’est-ce qu’on chante, ce soir ? dit Christine.

- J’ai envie de chanter « Madrigal » de Roland de Lassus. Tiens, voilà une partition.

Carine ouvrit le couvercle du piano, posa la partition et donna le ton.

Leurs voix s’élevèrent : « Mon cœur se recommande à vous tout plein d’ennui et de martyre ».

- Eh, ce chant correspond bien à ce que je ressens. Le chœur me manque.

- On pourrait en recréer un.

Les deux amies discutèrent longuement.

- On peut s'inspirer des Mouettes pour tout ce qui est organisationnel.

- Jean-Pierre pourrait être un chef extraordinaire.

- Convoquons les anciens membres à une réunion.

Une vingtaine d’anciens des Mouettes vinrent. Les souvenirs affluèrent déjà avant même le café. Il ne fut pas difficile de trouver un nom : Le chœur Allegretto. Puis Philippe proposa un concert immersif. Tous se tournèrent vers lui.

- C'est comme les illuminations du Palais fédéral, mais dans une église.

- Mais comment on fait ?

- Ça doit être onéreux.

Philippe sourit :

- Mon frère est ingénieur en informatique. Il possède de nouveaux vidéoprojecteurs. Il cherche un endroit où les tester. Je m’arrangerai avec lui.

- Et les images ? Comment les trouver ?

- On a tous des tonnes de photos. On trouvera celles qui conviendraient.

- Et comment les projeter sur des colonnes ?

- Pas de problème, mon frère gérera tout ça. Il ne nous reste qu'à trouver un programme. Je propose de chercher des chants dont les paroles évoquent la nature.

Les objections s’éteignirent peu à peu. On échangeait déjà des idées de chants et d’images.

Très vite, les mercredis retrouvèrent leurs partitions et leurs vocalises.

Le premier concert arriva enfin. L’église était pleine. Ils entonnèrent leur premier chant : « Les fleurs et les arbres » de César Franck. Le public retint son souffle lorsque les premières images montèrent à l’assaut des colonnes. Partout, des branches feuillues semblèrent grimper le long des piliers et tresser des tonnelles au plafond. Puis des fleurs éclorent sur les vieilles pierres et colonisèrent peu à peu les voûtes. Des fontaines lumineuses jaillirent. Des vagues épousèrent les hauteurs avant de céder la place à des monts et des plaines. Lorsque le chœur entonna « le Chant des oiseaux » de Clément Janequin, on commença par voir un ciel étoilé et des images de villages endormis. Les premières lueurs de l’aube apparurent. Des oiseaux s’envolèrent. Leurs couleurs firent naître une joie légère. Certains crurent voir passer l’ombre blanche des Mouettes d’autrefois. La magie continua pendant une heure. Le public était sous le charme. Partout, on voyait des visages souriants.

Le concert s’acheva sous un tonnerre d’applaudissements.

Dans les yeux des choristes brillait la même lumière que celle qui dansait sur les murs.