Le temps des kangourous

Thème: Le livre de poche du kangourou • 24 juin 2026 • par Olivier Reymond

Les informations disparaissent soudain de mes écrans. À cent mètres sous terre, dans le centre ultra-sécurisé des opérations militaires australiennes, les données confidentielles cèdent la place à un déluge de symboles incohérents et de figures abstraites.

Nous sommes piratés.

Rapidement alerté, l’état-major comprend qu’il s’agit d’une prise de contrôle hostile. Notre système central de commandement échappe désormais à toute autorité et la panique gagne les généraux déboussolés. Sur le terrain, des drones décollent sans ordre avant d’aller s’écraser dans le bush. Des convois d’armement se volatilisent dans le désert. Quant aux horloges militaires, elles ne donnent plus la même heure.

Une priorité s’impose : rétablir des communications fiables. Sans elles, tout est perdu. Mais comment transmettre un ordre lorsque chaque réseau est compromis ?

Au fond de la salle, un simple officier prend la parole. Ancien pisteur aborigène, il a parcouru tous les déserts du continent et jouit d’une réputation légendaire. À sa vue, quelques généraux esquissent un sourire, persuadés d’assister à l’une de ses habituelles excentricités. Leur amusement s’évanouit pourtant lorsqu’il déclare d’une voix calme :

— Messieurs, en Belgique, les messages sensibles étaient souvent acheminés par des pigeons voyageurs. Aujourd’hui, puisque nos réseaux sont hors de contrôle, l’Australie doit innover. Nous devons utiliser les kangourous.

Durant les semaines qui suivent cette réunion de crise, des milliers de femelles kangourous sont capturées puis entraînées à sillonner l’Australie. Leur poche ventrale n’abrite plus aucun petit, mais renferme désormais des ordres de mission et des documents confidentiels. Au sein des garnisons, les soldats guettent avec curiosité l’arrivée bondissante de ces coursiers d’un nouveau genre, et dans les villages, les enfants leur ont déjà trouvé des noms : Boomerang Express, Pocket Post, Red Hopper.

Chaque jour, les marsupiaux traversent sans effort les étendues de poussière rouge et progressent dans le bush plus vite que les véhicules motorisés. À leur approche, les dingos s’éloignent en aboyant et les lapins disparaissent précipitamment dans leurs terriers.

Les années passent. L’usage militaire de l’animal se transforme en usage civil, et le transport de courrier par kangourous remplace progressivement les autres systèmes de liaison.

Cependant, cette organisation a un coût silencieux. La population de kangourous décline à tel point que l’espèce finit par entrer sur la liste rouge des espèces menacées. L’État australien réagit alors in extremis, reconnaissant qu’il ne peut puiser sans limites dans l’immensité vivante de son territoire. Aujourd’hui, les kangourous transportent à nouveau leurs petits, et dans les académies militaires australiennes, les cadets apprennent toujours qu’au XXIe siècle une cyberattaque fut vaincue grâce aux marsupiaux.

En fait, personne ne sait si cette histoire est vraie. Mais lorsqu’un kangourou surgit à l’horizon, les Australiens aiment encore imaginer qu’il transporte un message.