Procès écolo

Thème: Le livre de poche du kangourou • 26 juin 2026 • par Matthieu Monney

L’interruption de l’audience fut déclarée vers 11 heures 30, surtout parce le Président du Tribunal aimait prendre son repas à midi pile et aussi parce que l’ambiance des procès avait une fâcheuse tendance à s’échauffer vers ces heures-là.

De quoi était-il question ? L’avocat, Maître Joyeux, avait été mandaté par la Miliduves, organisme français de lutte contre les dérives sectaires, pour représenter un groupe d’anciens adeptes qui reprochaient à Champion Guru sa gestion des avoirs qu’ils lui avaient confiés.

Il avait eu, à l’époque où il avait encore une conscience, un choix difficile à faire quant à investir cet argent dans des valeurs les plus lucratives plutôt que dans les plus vertueuses, écologiquement parlant. Et, devinez quoi, il s’était tourné vers de honteuses sociétés minières, pétrochimiques et autres, qui verdissaient leurs activités à coup de publicités mensongères.

Une évocation le faisait particulièrement saliver, même si l’espoir de paix qu’il avait suscité tardait, c’était le nom de Camp David. Guru voulait créer le sien. Il voyait déjà, inscrites en grosses lettres vert foncé sur un gigantesque panneau surmontant l’entrée : « Ici est établi pour l’éternité Camp Guru.

Oui, il en avait plein la tête des idées flamboyantes et par-dessus le marché, plein les poches de ce bel argent qu’il chérissait par-dessus tout, surtout depuis qu’il avait écrit ses premiers livres qui avaient atteint un tirage assez honorable, pour être maintenant édités en livres de poche. Ces incontournables que tous les amoureux de la nature se devaient de dévorer se retrouvaient dans les playlists des bien-pensant, des bien branchés, pour ne pas dire des bien perchés. Oui, parce que pour faire partie de cette bande d’enragés du cosmos, de ces défenseurs de Mère Nature, il fallait connaître par cœur « Société Lucrative et Vert tueuse.»

Gourou savait les reconnaître, ses futurs adeptes, rien qu’à les écouter citer ses propres écrits, débiter ces phrases qu’il avait écrites à l’époque où il y croyait encore. Maintenant que le plus gros était fait, il confiait tout ce travail de réflexion, d’analyse, à son i.a. favorite. Cela lui convenait parfaitement, il n’avait qu’à personnaliser un peu, à partir de ses propres éléments de langage, ceux que ses plus modestes suiveurs ingurgitaient sans hésitation, tellement Guru savait enfoncer impunément les portes ouvertes.

Et en avant le réchauffement climatique, et youpi pour la révolution verte, et haut les cœurs pour la dérégulation inversée dans le contexte de la déconstruction des schémas eschatologiques, sans oublier les générations sacrifiées sur l’autel de la civilisation postmoderne, responsable du gâchis qu’elle allait laisser derrière elle.

Oui, Guru avait le sens du mot qui choque, un orfèvre, quand il s’agissait de mettre de la culpabilité sur les jeunes qui roulent à moto, sur les vieux qui squattent à deux des maisons luxueuses, alors qu’on pourrait y loger toute une famille, sans oublier les excès de la société de consommation. Inutile de dire qu’il vomissait les climato-sceptiques, les capitalistes et autres créationnistes.

Donc, pour dire vrai, il avait tout pour plaire à la jeunesse révoltée, quand il leur susurrait qu’elle avait bien raison de se méfier de ces menteurs de politiciens qui ne faisaient que suivre les injonctions des lobbies toujours prompts à corrompre la nation.

On en était là, mais las aussi, de l’entendre développer ses concepts à longueur d’émissions, car Guru savait se placer dans les meilleures. On n’en pouvait plus de voir sa tronche un peu lunaire, ses yeux globuleux limite lémurien, ses longues tresses rastas qu’il portait en chignon sur le haut de son crâne chauve.

Tout en terminant son repas, Maître Joyeux, souriait à l’idée de la reprise de l’audience.

“Monsieur le Président, ce que je dénonce, photo à l’appui, c’est le toupet incroyable de l’accusé qui est allé jusqu’à se mettre en scène, devant le panneau démesuré de son futur Camp, faisant ami-ami avec un malheureux kangourou dont il utilise la poche pour y ranger ses livres.

Pauvre bête, et le bien-être animal?”