C’était dans l’air du temps. Dans les salles d’attente des cabinets vétérinaires, sur les ondes, dans les émissions spécialisées de toutes les chaines de télévision, sur les réseaux sociaux, on ne parlait que du bien-être des animaux. Plus question de décider à leur place ce qui était bon pour eux, on se souciait désormais de leurs préférences alimentaires, de leurs besoins affectifs et même de leurs goûts littéraires.
Et dans cette mouvance, la dernière idée du directeur du zoo : installer une bibliothèque à l’usage des résidents, entre le bassin des dauphins et la volière des perroquets. Dans un souci de partage du pouvoir, le nouvel animateur de l’établissement s’était assuré de la participation des apprenants en organisant préalablement une consultation des bénéficiaires. Il avait ensuite délégué sa tâche en confiant le poste de bibliothécaire à une petite taupe dont l’attrait pour les livres ne lui avait pas échappé. L’heureuse élue accepta son mandat avec une joie non dissimulée et s’empressa de lancer un sondage pour évaluer la demande.
Il s’avéra que chacun — à l’exception de l’orang-outang qui n’avait pas daigné répondre — souhaitait retrouver une part de lui-même dans le livre qu’il emprunterait. Péché d’orgueil ? Souhait de devenir un peu meilleur à l’écoute d’un sage de son espèce ? La petite taupe connaissait bien ce besoin du lecteur de s’identifier à son héros, de retrouver un presque semblable avec ses problèmes, ses indécisions, ses petites lâchetés. Quelqu’un de juste un peu plus fort que lui et qui saurait, lui, dépasser les difficultés rencontrées et vivre heureux. Un auteur ou une autrice qui saurait écrire ce qu’il aurait voulu savoir exprimer, qui clarifierait ses idées et lui donnerait l’impression d’être "intelligent". Aussi se donna-t-elle pour défi de garnir ses rayons avec des ouvrages personnalisés, des classiques, mais aussi des romans contemporains. Toute fébrile, elle ouvrit son catalogue de références informatisé. Elle eut tôt fait de trouver ce qu’elle cherchait.
C’est ainsi que quelques jours plus tard — le temps d’équiper chaque ouvrage du code-barre nécessaire — elle put mettre en place les livres choisis, un petit sourire en coin (un sourire de bibliothécaire) en pensant au plaisir du destinataire :
Les contes du chat perché, Des souris et des hommes, La panthère des neiges, Le héron et son double (une fable de Mathieu Ruf), Le sourire du scorpion, Vipère au poing, L’élégance du hérisson, La forêt des renards perdus, Tortues de Bruno Pellegrino, Les poissons ne ferment pas les yeux, La mécanique des ailes. Pour le hibou, elle n’avait pas hésité : Mes nuits sont plus belles que vos jours. Pour l’opossum, par contre, elle avait cherché longtemps puis s’était souvenue de la série de Rufin : Le suspendu de Conakry.
La petite taupe effleura du bout des ongles les dos bien droits et serrés les uns contre les autres. Elle s’arrêta pensive : elle n’avait toujours rien pour le kangourou…
C’est alors que son regard tomba sur le tourniquet placé à l’entrée. Mais oui, bien sûr, un livre de poche !