Le vilain petit nuage

Thème: L’incontinence des nuages • 29 juin 2026 • par Patrick Didisheim


  1. Avec celle-là, on n’arrivera jamais à rien !

Combien de fois n’avait-elle pas entendu cette sentence, sortie de la bouche de son père, ou à travers les rumeurs du quartier. Dans sa communauté, la puissance faisait loi, et la puissance appartenait à la gent masculine. Elle sentait les larmes affleurer, mais quand elle s’abandonnait au chagrin, seul suintait un minuscule filet d’eau qui descendait rejoindre les ruelles humides de la capitale.

  1. Encore ce crachin, se plaignaient les citoyens renfrognés qui, après la routine du bureau, regagnaient leur trois pièces cuisine.

Plusieurs fois, Cirria avait songé à se laisser choir dans un canal et se mêler, pour en finir, à l’eau grisâtre qui s’écoulait le long des rues. Mais l’aspect visqueux des sillons qu’elle discernait d’en haut l’effrayait plus encore que la voix de son grand-père Cumulonimbus, qui tonnait avec autorité.

Au début, sa mère Stratus avait tenté de s’interposer quand son père avait trop bu et leur crachait son venin à la figure. Mais elle était bien trop légère face à son époux Cumulus.

  1. Elle n’en peut rien, elle est encore petite, soufflait la maman.
  2. Tu n’as pas même été capable d’enfanter un garçon ! grondait-il invariablement.

Alors, la maman avait fini par renoncer.

Arrivée à l’adolescence, Cirria sentit des gargouillements la parcourir lorsqu’elle se trouvait en présence de Cirrus. Il était vif et svelte. Jamais toutefois il ne lui accorda un regard. Il considérait les gens de haut, affichant un air détaché qui refroidissait ses interlocuteurs. Cirria recherchait un contact, un peu de chaleur. Elle aurait été prête à se laisser fondre par amour.

  1. Encore à rêvasser, grondait son père.

C’est pendant les phases d’apprentissage qu’elle souffrait le plus. Les gros, comme Cumulo, l’avaient affublée du surnom d’Anorexia. Eux, ils arrivaient à déverser des trombes d’eau sur commande, alors que Cirria ne réussissait à transformer sa sueur qu’en de ridicules gouttes de rosée. Leur maître Nimbus avait fini par se lasser. Il songea même à la faire basculer dans une classe pour nuages sous-développés.

Un soir, seule sous la lune, elle tenta de s’entailler les veines. Cela n’eut pour effet que de multiplier les filaments ondulant derrière elle. Cirria ferma les yeux et se laissa dériver.

Portée par les courants, elle franchit montagnes et rivières, traversa lacs et océan. Petite traînée, auraient croassé les vieux nuages aigris. Traînée blanche d’une déesse, apparition divine, pour les indigènes de la contrée qu’elle était en train de survoler. Lorsque les larmes de Cirria ricochèrent sur le sol, ils se mirent à danser et chanter.

Elle baissa la tête, ce qui provoqua un ruissellement d’eau. De mémoire de sages, on n’avait vu pareil phénomène dans ce désert. Les habitants célébrèrent Cirria comme un miracle céleste. Elle sentit son cœur gonfler. Entourée de ce bel azur bleu, elle pleura encore, de reconnaissance et de joie cette fois.

Sur le sol, des graines germèrent. Des palmiers, des acacias, des figuiers fleurirent. Un miracle avait eu lieu, une oasis était née.