Un éclair dans l'Azur

Thème: L’incontinence des nuages • 29 juin 2026 • par François Guichon

On ne sait plus qui, le premier, avait eu l’idée de surnommer les résidents de l’EMS « l’Azur » par des noms de nuages. Peut-être était-ce ce jeune civiliste un peu poète venu prêter main-forte au personnel il y a quelques années ? Ou alors cette stagiaire, passionnée d’astronomie, toujours la tête dans les étoiles ? Quoi qu’il en soit l’habitude avait perduré et désormais chaque résidente ou résident se voyait affublé dès son arrivée d’une appellation vaporeuse suivie d’un numéro - généralement sa date de naissance.

Ainsi M. Lamboillet, au vu de son embonpoint considérable avait inéluctablement été désigné par Cumulonimbus 42. De même, Mme Devalley, le front toujours bas et soucieux s’était vue immédiatement cataloguée de Stratus 39. Quant à Melle Beuchaix, grande fan de la Migros et de son sirop à la framboise, il avait été impossible de lui éviter le Cirrocumulus 48.

Etonnamment les résidents ne s’étaient pas offusqués de l’attribution de ces sobriquets météorologiques. Au contraire ils étaient fiers de leur appartenance à une catégorie de nuages, et lors des parties de jass ou de Uno, il n’était pas rare de voir s’affronter l’équipe des Cirrostratus avec celle des Altocumulus. Des confrontations qui produisaient force coups de tonnerre et d’éclairs, au point que le sol en restait parfois mouillé sous les chaises.

Le personnel en usait également pour communiquer entre eux lors de situations délicates ou d’urgence :

  1. Grosse intempérie chez Stratocumulus 33 et marée noire chez Cirrostratus 38. Prévoir changement literie et serpillères !

Ou bien encore :

  1. Orage violent avec éclairs entre Cumulus 45 et Nimbostratus 51. Administrer sédatifs en urgence !

Quand ce n’était pas :

  1. Amoncellement de plusieurs stratus et cumulonimbus devant le réfectoire. Actionner l’ouverture des portes anticipée !

Bref, tout se passait pour le mieux au sein de l’Azur, dans une atmosphère parfois mouvementée mais jamais tempétueuse… Jusqu’à l’arrivée du nouveau directeur, jeune cadre terre-à-terre, toujours le nez dans ses dossiers. Sa première mesure fut de bannir immédiatement l’usage de ces surnoms, sous peine de sanctions pour le personnel ou de punitions humiliantes pour les résidents récalcitrants. Certains d’entre eux, particulièrement affectés par cette répression, en lâchèrent des trombes de larmes à provoquer inondations et torrents de boue dans les corridors.

Heureusement peu après son installation, par un jour de grand beau temps au ciel bleu immaculé, le directeur fut foudroyé par un grand éclair blanc à sa sortie de l’établissement. Comme quoi il ne faut pas plaisanter avec la météo.