Depuis la création du monde, les moutons ne connaissent jamais la paix. Dans les pâturages, les prédateurs les chassent sans répit, et sur les océans, les loups de mer les traquent dans l'écume blanche des vagues.
Peu de gens savent ce qu'il advient des moutons après leur mort. Moi, je le sais. Ils trouvent tous la paix dans le ciel : les blancs, les noirs, et même les roses qui paissent les derniers rayons du jour. Les nuages que vous admirez tous ne ressemblent pas à des troupeaux de moutons : ils sont des troupeaux de moutons, guidés par de grands chiens invisibles que les humains appellent les vents. Là-haut, ils voyagent lentement d'un horizon à l'autre. Certains survolent les mers, d'autres les montagnes. Ils passent leurs journées à regarder défiler le monde sous eux.
Parmi les moutons du ciel, il y a surtout des brebis. Et les brebis, chacun le sait, ne gardent pas éternellement leur lait. Lorsqu'elles en ont trop, il déborde doucement et tombe sur la terre. En été, le soleil est si gourmand qu'il dérobe la blancheur du lait avant même que ce dernier n'atteigne les champs et les forêts. Il ne reste alors que des gouttelettes limpides, avec lesquelles l’astre du jour aime dessiner des arcs-en-ciel éphémères. En hiver, le lait qui tombe garde toute sa blancheur. Mieux encore, il commence à cailler durant sa descente. Lorsqu'il atteint le sol, il s'est transformé en une infinité de minuscules étoiles blanches, si légères qu'un souffle d’air suffit à les emporter. Les adultes appellent cela la neige.
Depuis toujours, l’humanité cherche à influencer les moutons du ciel. Pour les faire venir et donner du lait, on n’hésite pas à prier, à faire des danses rituelles, ou même à lancer des fusées pour les chatouiller avec des produits chimiques. Mais les moutons célestes n’en font qu’à leur tête, et les humains ne renoncent jamais à inventer de nouveaux moyens de les attirer.
Lorsque les troupeaux célestes se font rares, les humains tentent d’en repeupler le ciel. Ils utilisent alors leurs avions comme de grands pinceaux et tracent dans l’azur des lignes blanches où naissent des agneaux. Les savants parlent de « traînées de condensation ». Ils aiment beaucoup les expressions qui n’expliquent rien, mais donnent l’impression d’avoir compris quelque chose.
La science a percé bien des mystères. Elle sait déchiffrer la lumière des étoiles, mesurer la profondeur des océans et même écouter battre le cœur des volcans. Mais elle ignore encore pourquoi une brebis céleste choisit un jour plutôt qu’un autre pour laisser tomber quelques gouttes de son lait sur votre parapluie.