Pellicules

Thème: Vivant à l'extérieur • 23 juillet 2026 • par Pierre Jean Ruffieux

Aujourd’hui, je me cantonnerai à la surface des choses. Je veux dévaler à ski une pente enneigée en vous proposant un petit exposé de vulgarisation scientifique sans aucune profondeur, où vous décèlerez peut-être un éloge maladroit de la superficialité.


La terre d’abord, qui nous abrite comme elle peut sans vraiment se soucier de nous. Savez-vous que si on la réduisait à une sphère d’un mètre de rayon, le sommet de l’Everest n’y dessinerait qu’une protubérance d’un ou deux millimètres de haut? Nos randonnées laborieuses en montagne se feraient sur une planète presque lisse. Les plus violents tsunamis rideraient à peine les océans sous une atmosphère à peine plus épaisse qu’une rognure d’ongle. Dans son Voyage au Centre de la Terre, Jules Verne décrit des mondes souterrains peuplés de créatures monstrueuses, mais qui croit encore à ces fantasmagories? Tous nous savons que la biosphère, qui abrite toutes les espèces vivantes, n’est qu’une pellicule posée sur la roche, le magma, des noyaux de métal en fusion. La vie n’existe qu’en surface de notre globe, pareille à des traces de buée qui dessinent des motifs sur une vitre.


Les arbres ensuite. Sous l’écorce, l’aubier ou bois vivant ne mesure que quelques centimètres. C’est là que se reproduisent les cellules responsables de la croissance, là que circulent phloème et xylème pour transporter la sève et les sels minéraux entre feuilles et racines. Plus à l’intérieur, le duramen occupe toute la partie centrale du tronc. C’est lui qui donne son assise à l’arbre, mais il n’est que bois mort. En bref, toute la vie d’un arbre se cantonne à sa surface de la même façon que la vie se cantonne à la surface de notre terre.


Les humains enfin. Contrairement aux insectes, qui se protègent du monde avec une carapace de chitine, nous sommes mous à l’extérieur et durs à l’intérieur, même si notre squelette n’est pas constitué de matière morte comme le duramen des arbres. Dans les profondeurs du corps, l’obscure machinerie des organes internes travaille en silence. On l’oublierait presque tant que tout roule sans trop de cahots. Tous issus de l’ectoderme embryonnaire, notre peau, nos organes des sens et notre système nerveux fondent notre rapport au monde et à nous-mêmes. Au même titre que les arbres, nous sommes des êtres de surface. Perception, échanges, réflexion, mémoire, imagination, tout prend vie à la frontière entre notre corps et le monde. Le moi est la projection d’une surface, disait déjà Freud en son temps.


Faut-il alors croire que nos pensées profondes ne sont que des pensées mortes, que nous ne vivons qu’en écoutant de la musique, en humant des parfums, en admirant des paysages, en frottant notre peau et nos paroles à celles de nos compagnons de route ? Nous nous sortirons peut-être du marasme en nous contentant de patiner à la surface du monde pour y dessiner des arabesques avec le fol espoir qu’elles dureront toujours.