Les peuples nomades de l’Ouest du Sahara ont une particularité : bien que vivant à l’extérieur, ils sont maures à l’intérieur. Le thème ayant été traité de manière aussi brillante que courte, je peux à présent disserter à ma guise (comme dirait Jean Rochefort dans la pub).
Fernand se recroqueville sous ses deux couvertures. Le froid transperce cette protection dérisoire. Le recoin qu’a trouvé Fernand, derrière un enclos à containers, est abrité du vent, mais la température est polaire cette nuit. Fernand ramène ses pieds sur le carton sensé l’isoler du sol. Même son sac à dos, qui renferme tout ce qu’il possède, est un bloc de glace sous sa tête. Cet hiver est le pire qu’ait vécu Fernand depuis qu’il vit dehors.
Huit ans auparavant, il était chef d’atelier dans cette manufacture, fleuron industriel de la région. Marié, deux enfants, une voiture et un scooter, des vacances aux Canaries ou aux Baléares : le parfait représentant de la classe moyenne, locataire d’un 4 pièces ½ avec jardin dans un immeuble d’appartements anciens mais confortables. La fermeture de l’usine, délocalisée dans un pays de l’Est, le chômage à 50 ans passés, puis le divorce, les dettes qui s’accumulent, et le voilà dans la rue à lutter chaque jour pour tenter de toucher un lendemain qui ne sera pas forcément meilleur. Un lendemain si désespérément semblable à la veille que vivre relève alors de l’absurdité.
Ce soir Fernand n’a plus la force de lutter, de dépenser ses dernières énergies pour résister à ce froid qui semble couler lentement en lui et l’écraser dans son étau glacé. Plus assez d’espoir pour motiver une improbable survie. Alors Fernand abdique. Il se souvient avoir entendu dire que la mort par le froid, passé un certain stade, était comme un long engourdissement, un glissement dans un sommeil accueillant. Fernand rejette ses couvertures, s’étend bien droit le long du mur, la tête callée sur son sac à dos. Il ressent alors un immense relâchement, comme un assentiment de son être et son âme. Il s’abandonne ainsi aux températures glaciales et à la mort, se forçant à fixer dans la nuit bleutée les étoiles qu’il rejoindra peut-être, pour faire abstraction des morsures du froid qui dévorent peu à peu son corps.
Un corps qui n’est déjà plus le sien et que les employés de la voirie découvriront demain, lors de leur tournée. Une unité de plus dans la statistique des décès hivernaux.
Si l’on ne respecte pas le thème, on risque l’anathème. Mais si on le respecte, on entre dans le système. Il faut donc choisir entre six t’aiment et Anna t’aime. Entre l’amour répété, banalisé d’une demi-douzaine et celui exclusif d’une seule. Entre l’accouplement et la partouze. Choix édifiant s’il en est !
Et ce sera tout pour aujourd’hui.