Une vie sous contrôle

Thème: Vivant à l'extérieur • 27 juillet 2026 • par Patrick Didisheim

  1. Jamais j’aurais pensé !

Combien de fois ai-je entendu cette réflexion.

Vendredi soir, ta partie de tennis à peine terminée, tu sautais dans ta voiture et tu montais dans ton chalet aux Diablerets. Toujours bronzé comme dans une publicité pour un yacht. Le lundi, tu reprenais ton boulot de gestionnaire immobilier. Tu étais persuadé qu’en Suisse, il fallait au moins un million pour survivre.

Il y a deux ou trois ans, à presque soixante ans, tu avais rencontré Isa. Tu avais même réussi à te faire admettre par sa fille. Elle terminait le gymnase et remplaçait peut-être les enfants que tu n’avais jamais eus.

Tu invectivais les gens plutôt que de les saluer. Tu ne t’entendais avec personne, mais tu connaissais tout le monde. Quand tu étais convié à des soirées, tu arrivais tard et tu repartais tôt. Tu ne t’arrêtais jamais. Et cette manie que tu avais d’acheter tout ce qui te tombais sous la main dès que tu avais l’impression de faire une affaire. Les casiers de vestiaire, tu en louais deux. Ils débordaient de T-shirts orange, vert pomme, de trainings démodés mauves ou jaune pétant, de toutes les tailles. Ils t’allaient comme un gant plutôt que comme un training, mais qu’importe, tu avais profité de l’aubaine.

  1. Tu te rends compte, racontais-tu, ils les soldaient à quinze pourcents.
  2. C’était pas une raison pour acheter cette horreur, je te répondais.
  3. Eh ! j’en ai pris cinq, quarante francs.
  4. Même à quarante francs, j’en aurais pas pris.
  5. Attends, quarante francs pour les cinq !

Là, content de ton effet, tu passais un T-shirt « normal » Nike ou Head, et tu te dirigeais vers le court où t’attendait depuis cinq minutes un partenaire agacé par ton retard.

  1. T’as pas fait les lignes, te plaignais-tu. T’as pas sorti les balles.

L’autre restait interdit. Tu étais déjà au fond du terrain à l’engueuler de ne pas être prêt.

Les rare fois où tu t’attardais à boire un verre, de l’eau minérale, ou à manger, tu finissais les assiettes de la table, et tu prenais deux ou trois desserts s’ils étaient inclus et que d’autres ne les voulaient pas. Sur le court, ton embonpoint limitait tes déplacements. Tu ne supportais pas qu’on te fasse des amorties.

  1. Il joue comme un pédé, hurlais-tu à ceux qui se le permettaient.

Tes matches provoquaient souvent le petit attroupement de ceux qui voulaient s’amuser de te voir t’énerver.

Dans tes moments de confidence, tu me demandais parfois : « Ça va ta petite famille ? » et tes pensées s’égaraient vers des rivages que tu n’avais jamais connus.

  1. Tu veux gagner vingt mille francs tout de suite sans rien faire ? as-tu un jour demandé.
  2. Pourquoi pas ? avait rigolé Max.
  3. Alors achète-moi mon bateau, je te le vends huitante mille, il en vaut cent mille.

Tu étais comme ça, Jacques, toujours une combine en route, toujours en mouvement.

Les dernières semaines, tu insultais moins les gens. Tu paraissais même presque joyeux. Tu as saisi l’ultime occasion de mystifier le monde. Pas une simple attaque cardiaque, mais le cœur tout de même. Chacun s’est demandé ce qu’il aurait pu faire pour t’en empêcher. La veille, tu avais retiré soixante mille francs en liquide pour ta copine. Le fameux jour, ça s’est passé dans ton salon. On a retrouvé le pistolet par terre à côté de toi. Une balle, une seule, en plein cœur. Tu t’étais débrouillé pour garder le contrôle, jusqu’au bout.