L’extérieur, version intérieure

Thème: Vivant à l'extérieur • 28 juillet 2026 • par Olivier Reymond

Petit traité sur la liberté carcérale

Il y a bien longtemps, j'étais dompteur de puces au cirque Médrano. Oui, dompteur de puces. Ne riez pas : il fallait bien gagner sa vie. La mienne s'écoulait sans histoire entre une roulotte et la piste. Vêtu de costumes chamarrés, je partageais mon quotidien avec une compagnie d'acrobates dont aucune ne dépassait deux millimètres.

Mes protégées sautaient dans des cerceaux presque invisibles et réalisaient bien d’autres voltiges. Personne ne venait avec une loupe, car leurs numéros étaient retransmis sur un écran géant, à la façon des fan-zones de Coupe du monde.

On entendait des « Oh ! » et des « Ah ! » devant les exploits de ces artistes miniatures. À leur échelle, c'était presque l'équivalent d'un vol spatial. Ces minuscules gymnastes assuraient la représentation pendant que je récoltais, fièrement, les applaudissements.

Aujourd'hui, je peux l'avouer : bien avant de faire carrière dans le cirque, j'avais été cambrioleur… et je traînais une casserole. Lors d'un casse dans un musée, tout se déroula à merveille. Puis l'un de mes gants se déchira. Mon index, qui rêvait d'entrer dans l'Histoire, y laissa son empreinte. Elle repose désormais dans les archives de la police... Chacun son musée.

Je croyais cette vieille histoire enterrée. Mais un soir, en plein spectacle à Médrano, alors que Gertrude, ma meilleure puce, s'apprêtait à battre le record du monde du saut en longueur miniature, le chapiteau fut envahi par la police. Les spectateurs crurent d'abord à un génial numéro de clowns… jusqu'à ce qu'on m'emmène, menotté, entre deux agents.

Je croyais ma carrière terminée. Elle ne faisait que changer d'adresse. La prison aurait pu me briser. Au contraire, elle m'offre aujourd'hui un nouveau public... et surtout un vivier inépuisable de talents. Faute d'hygiène, certains de mes codétenus sont de véritables sacs à puces. Et, dans ce nouveau cirque, quelques gouttes de mon sang suffisent à payer les cachets de mes artistes.

Sous prétexte de vérifier la discipline, les gardiens viennent discrètement assister aux entraînements et misent quelques billets sur mes championnes. De leur côté, mes codétenus connaissent désormais mes vedettes par leur nom et discutent de leurs performances comme de vrais spécialistes.

À force de poursuivre mon rêve, j'ai oublié que je suis enfermé et mes petites acrobates circulent sans entrave d’une geôle à l’autre. De fait, elles et moi avons fini par trouver notre place.

Je ne rêve pas de m’évader. La liberté est une notion toute relative quand on possède une vocation. Mon plus grand bonheur serait de décrocher un jour la médaille d'or des dompteurs de puces. Et si la remise de ce prix pouvait se faire dans ma prison, j'épargnerais à mes artistes les fatigues du voyage.