Il paraît même que Dieu peut changer d’avis. Il avait prévu quarante jours de pluie. Mais voilà : à mi-chemin, il se demanda s’il ne s’était pas trompé de stratégie. Alors, d’un simple geste, il apaisa les averses. Pendant ce temps, l’arche de Noé dérivait seule au milieu de nulle part avec quelques humains et des couples de tous les animaux.
Initialement, le Déluge devait offrir à l’humanité un nouveau Commencement. Pourtant, Dieu se rendit à l’évidence : on ne peut pas noyer le mal. Il nage étonnamment bien et revient toujours, comme une hydre maudite.
Dieu choisit alors une autre voie. Ce ne serait plus l’excès d’eau qui éprouverait les hommes, mais son absence. Désormais, les sources et les rivières disparaîtraient peu à peu. La pluie se ferait rare. On peut vivre sans richesses, sans puissance, même sans liberté, mais jamais sans eau.
Quand les flots se furent retirés, Noé libéra les occupants de l’arche. Les oiseaux reprirent possession du ciel et les bêtes retrouvèrent le sol. Les hommes, quant à eux, recommencèrent à bâtir leur mondeavec énergie, avidité, et bien sûr, leurs luttes incessantes. Dieu confia alors une dernière mission à Noé. L’arche servirait désormais à préserver l’eau. Ainsi, le patriarche démonta les cabines, renforça les parois et aménagea les cales pour recueillir jusqu’à la dernière goutte de pluie avant que le ciel ne se referme.
Pendant longtemps, les hommes observèrent ce gigantesque vestige qui devint un objet de fascination, d’étude et de pèlerinage. Les plus savants calculèrent ses dimensions exactes, son volume et même le nombre de chevilles qui assemblaient la charpente. Mais, curieusement, personne ne songea à investiguer ce qu’il contenait. Ils savaient comment il était fait, mais ne savaient pas pourquoi il existait.
Puis vint la sécheresse. Petit à petit, les rivières devinrent des chemins de pierre, et les lacs se retirèrent comme des souvenirs. La margelle des puits apprit le silence et personne ne se pencha pour y chercher son reflet. Alors, les hommes se tournèrent vers cette arche, toujours aussi mystérieuse. Sur sa paroi, une inscription avait surgi dans les veines du bois desséché :
Cette eau est destinée à ceux qui sauront la partager.
Les théologiens débattirent pour savoir si l’inscription annonçait réellement de l’eau ou s’il fallait y voir un message spirituel. Les juristes étudièrent les conditions d’application de cette promesse, et les puissants se proposèrent d’acquérir des droits d’exploitation. Mais, finalement, personne ne sut déchiffrer le sens caché de ces mots.
Le vent et le sable effacèrent peu à peu l’inscription. L’arche demeura inviolée, et sur la terre desséchée, la vie disparut totalement. Désabusé, Dieu partit vers d’autres galaxies. Il emporta avec lui quelques plans, deux ou trois idées nouvelles et le vague souvenir d’un fiasco : une arche qu’il avait peut-être trop bien conçue.