Il suffit parfois de deux ou trois mots brefs et percutants, pour faire naître un proverbe. Que son auteur soit un inconnu ou un grand penseur comme Confucius ou Blaise Pascal, il donne aussitôt l'impression de contenir une vérité profonde. Cette réputation a pesé sur des générations de candidats aux examens de français ou de philosophie. Quelques exemples suffiront à en mesurer le pouvoir :
Il faut battre le fer quand il est chaud. Tant que la soupe fume, elle raconte encore quelque chose. Les voiles ne servent qu'à ceux qui lèvent l'ancre. Les couchers de soleil ont horreur des retardataires. La figue se cueille avant qu'elle ne cherche la terre. L'encre sèche plus vite que les hésitations.
Dernièrement, un ami m’a cité un proverbe d’une simplicité désarmante. La formule m’a immédiatement piqué au vif :
— Tant que le café est encore chaud, les projets ne manquent pas de courage.
Je crus soudain comprendre ce qui décourageait tant d'étudiants. Je tiens un bistrot convivial devenu l'annexe officieuse de l'université. Chaque jour s’y retrouvent des étudiants — dont certains sont des champions de la dissertation inachevée, du mémoire sans cesse différé, et surtout de l’angoisse existentielle devant un écran vide. Si les projets s’étiolent à mesure que le café refroidit, me dis-je, alors le problème n'est plus une affaire de volonté, il est purement technique.
J’ai donc trouvé le vaccin contre la procrastination, cette étrange maladie qui consiste à remettre ses bonnes résolutions au lendemain, puis au surlendemain, jusqu'à les reléguer aux calendes grecques.
Dès lors, dans un esprit de bon samaritain, lorsqu’une tasse de café tiédissait, j'en apportais une nouvelle, brûlante et parfumée. Je resservais gratuitement tous ceux qui travaillaient à mes tables. Grâce à ce système ingénieux, mes étudiants disposaient d'un courage infiniment renouvelable. Les premières gorgées étaient toujours prometteuses. Ils redressaient les épaules, ouvraient un nouveau document, inscrivaient un titre avec une détermination retrouvée, puis contemplaient longuement le curseur clignotant jusqu'à ce que le café refroidisse de nouveau. J'étais fier de ma découverte et de mon rôle de bienfaiteur, même si cela me coûtait quelques sacrifices financiers.
Pendant quelques mois, je servis du café sans répit. Pourtant, malgré un approvisionnement continu en espressos brûlants, je m’aperçus que les mémoires ne s'écrivaient pas plus vite, les thèses n'avançaient guère davantage et les écrans demeuraient désespérément vides. Je finis par comprendre qu'un proverbe a ses limites : une machine à expresso peut remplir toutes les tasses du monde… mais jamais une page blanche.