Coup de sang

Thème: Je vous saoule d'eau • 28 septembre 2026 • par Patrick Didisheim

Dans la chambre qu’il s’était vu attribuer, tout était comme il s’y attendait : basique. Le lit une place et demie, la TV qui encombrait la moitié d’un bureau en contreplaqué, la chaise cannelée. Un cagibi servait de salle de bain. Un établissement pour démarcheurs en assurances, amants désargentés, voyageurs de passage.

Le réceptionniste avait à peine levé la tête quand Alain avait rempli la fiche. Denis Thiébaud, avait-il indiqué. Il payait cash et ne fournissait jamais son vrai nom. Un principe. Il y a huit ou dix ans, dans un coup de sang, il avait massacré un clodo qui fumait juste sous sa fenêtre. La police avait conclu à une altercation entre SDF, mais cet épisode l’avait rendu prudent.

Le réceptionniste lui avait tendu la clé d’un geste las « chambre 208, au deuxième » puis avait replongé sur les vidéos de son écran où des femmes s’agitaient pour distraire des esseulés en mal de rencontres.

Alain déposa son sac sur le porte-valise. Quelques rechanges, deux T-shirts, une trousse de toilette, un marteau. On ne savait jamais à qui on aurait affaire. Il n’était pas vingt-deux heures quand il se coucha. Les ressorts du sommier grincèrent puis se stabilisèrent. Il avait besoin de repos.

Alain sursauta. Il pleuvait dans la chambre. Il entrouvrit les yeux. Rien n’était mouillé. Ce bruit d’écoulement, provenait de la chambre contiguë. La douche, la chasse d’eau ? Il était maintenant totalement réveillé à cause de ce voisin. Impossible de retrouver le sommeil. Ça le mit hors de lui. Il se leva. Ça ne lui prendrait que deux minutes de mettre fin à ce bruit.

Il fouilla dans son sac. Cet abruti l’aura cherché.

Il frappa à la porte 206. Trois petits coups.

  1. Oui ? dit une voix depuis l’intérieur.
  2. Excusez-moi, dit Alain, je voulais, je voulais juste…

Il murmura plutôt qu’il ne parla. Il pratiquait toujours ainsi, ça rassurait les gens. La porte s’entrebâilla, puis s’ouvrit en grand. Avec ses lunettes et sa mèche bien rangée, Alain avait l’air d’un étudiant inoffensif. L’homme qui se tenait sur le seuil était enveloppé dans un peignoir. Il était petit, presque malingre. Alain fit un pas en avant et crispa les doigts sur le marteau dans son dos.

De retour dans sa chambre, il savoura le calme retrouvé. Quand la zone plate de la tête du marteau s’était abattue derrière l’oreille gauche du type, une telle lueur de surprise avait jailli de son œil droit qu’Alain avait tourné la tête pour vérifier qu’il était bien seul. Il avait dû tordre le manche du marteau et tirer à deux mains pour le faire ressortir. Des lambeaux de peau et des éclats d’os y étaient accrochés. Ce marteau, il faudrait encore perdre du temps à le frotter. Ça l’avait contrarié. Il avait bâillonné le type avec la ceinture du peignoir, et asséné des coups rageurs au corps qui se débattait. Il avait trouvé une certaine esthétique aux stries rouges se dessinant sur le peignoir blanc. En sortant, il avait accroché la pancarte « Ne pas déranger » à la poignée extérieure de la porte.

Il s’endormit rapidement. Il partirait de bonne heure le lendemain, avant l’arrivée des femmes de chambre.


Envie de découvrir le groupe d'écriture derrière ces textes ? Rencontrer les Dissidents →