Il y a des périodes dans la vie où l’on se cherche. J’ai eu ma période mystique. Pas une
petite période mystique avec des fumées d’encens et quelques séances de méditation. Non.
J’étais plongé dans la Bible. Je la lisais du matin au soir. Je connaissais les apôtres mieux
que mes propres voisins et j’avais établi une relation personnelle avec Dieu. Une évidence
me sauta aux yeux : j’étais le nouveau Christ. J’en étais intimement convaincu.
Il y avait seulement un petit problème : comment annoncer cette nouvelle incroyable à mon
entourage sans passer pour un illuminé ? Il me fallait une preuve. Je devais réaliser un
miracle !
L’occasion se présenta avec le mariage d’un de mes meilleurs amis. À l’approche de la
cérémonie, je repensai aux noces de Cana*, où de l’eau avait été changée en vin. C’était le
scénario idéal. L’occasion était trop belle. J’allais enfin faire mon miracle en offrant à boire
à toute l’assemblée. Le soir de la noce, je fis livrer des bouteilles d’eau dans la pièce à côté
de la salle de fête. Je m’y enfermai pour prier avec solennité afin que leur contenu devienne
du vin. Persuadé que le miracle était en train de s’accomplir, je rejoignis la fête, qui
commençait à peine.
Pendant tout le repas qui suivit, je fus heureux de voir que les convives appréciaient le vin
tiré de mes bouteilles. Maintenant, je savais que Dieu m’avait écouté.
Le lendemain, mes proches vinrent me remercier et me féliciter. Mon vin était excellent.
Certains parlaient encore de son bouquet généreux. Un ami avait même reconnu des notes
de fruits rouges. Je saisis ce moment pour leur annoncer que j’avais accompli un miracle. Ils
furent tous bouleversés et accueillirent mon récit avec une ferveur qui me toucha beaucoup.
Au fil des années, ce miracle se raconta aux enfants, puis aux petits-enfants. Et, chaque fois
que j’arrivais chez des connaissances, celles-ci entonnaient avec un grand sourire « Tonton,
Tonton-Christ est revenu », sur l’air de « Tonton Cristobal ». Puis ils me demandaient avec
sérieux, « Alors, c’est pour quand, le prochain miracle ? » Je répondais avec modestie que
je préférais laisser Dieu se reposer un peu.
Pendant quarante ans, pas une seule langue ne se délia. Puis j’appris la vérité par hasard :
Lors du mariage, mes amis avaient tout anticipé et, secrètement, remplacé l’eau par du vin.
Chacun avait joué son rôle avec le plus grand sérieux. Par une profonde amitié, ils avaient
décidé de me laisser mon miracle.
Sans jamais se moquer de moi, ils avaient transformé ma naïveté en un souvenir heureux. À
Cana, Jésus avait changé l’eau en vin, tandis que mes amis avaient préservé mes convictions
pendant quarante ans, pour en faire un souvenir précieux.
Le miracle était bien là. Simplement, ce n’était pas celui que je croyais.
*Évangile selon Jean, chapitre 2, versets 1 à 11.
**Tonton Cristobal, chanson de Pierre Perret, 1967.