Cage Dorée

Thème: Un train-train peut en cacher un autre • 09 octobre 2026 • par Matthieu Monney

Je n’y avait cru qu’à moitié quand Jérémie m’avait dit :

“J’ai une pondeuse à la maison maintenant.”

Je savais qu’après une soirée bien arrosée, nous étions tous les deux passablement alcoolisés, mais son histoire ressemblait à ce qui était devenu une mode pour certains, un art de vivre pour d’autres, voire carrément un retour aux sources. Cette tendance s’affichait sur les réseaux sociaux, fierté ravie de propriétaires portant dans leurs bras la poule qu’ils élevaient dans leur appartement.

Mon ami Jérémie avait eu un petit sourire entendu, peut-être parce que je l’avais regardé de travers, manière de lui dire :

“Tu plaisantes, là, tu devrais y aller molo avec le champagne !

- Viens, on va chez moi, je vais te la montrer, m’avait-il défié.

- D’accord, mais c’est moi qui conduit.”


La maison d’architecte que Jérémie s’était fait construire valait le détour. Bâtie sur un promontoire, elle dominait l’océan garni d’une plage privée XXL, accessible par un long escalier bordé d’arbres précieux aux noms imprononçables.

Nous descendîmes au sous-sol, sitôt arrivés. Jérémie semblait bien s’amuser, l’air de penser : “Tu n’es pas au bout de tes surprises, mon pote !”

Sans me laisser le temps d’apprécier le fauteuil confortable dans lequel je m’étais affalé, faisant coulisser d’un geste théâtral un lourd rideau qui cachait la paroi face à moi, mon ami lança : “Tatata !

Contrairement à ce que j’avais pensé, ce ne fut pas l’océan qui m’apparut, mais derrière une paroi de verre que je devinais très épais, un grand espace éclairé par des leds clignotant sur une multitude d’appareils dans un endroit où je m’attendais plutôt à voir un poulailler. La surprise la plus étonnante était une belle jeune femme qui s’affairait devant les appareils et ne semblait ni nous voir, ni nous entendre.

“Bon, tu m’expliques, Jérémie, s’il te plaît.

- Bah, c’est ma pondeuse ! Elle a ici tout ce dont elle a besoin, une bonne nourriture, de la tranquillité, de bons outils, un accès à l’océan.

- Elle a perdu ses plumes, sa crête, ses pattes, ta pondeuse, ou quoi ? Dis-je un peu agacé.

- Attends une minute, relaxe-toi, ferme les yeux, je reviens.

Je m’exécutai, en me demandant ce que Jérémie allait encore inventer.

Yeux fermés, je luttai pour ne pas m’assoupir, bercé par une douce mélodie portée par une voix somptueuse qui emplissait la pièce. L’impression d’être transporté dans un autre univers me chavirait l’âme, j’en avais les larmes aux yeux.

Après un long fade-out, le silence retomba et je rouvris les yeux.

Jérémie et la jeune femme étaient maintenant assis côte à côte sur le grand sofa.

“Voilà, tu sais tout, dit Jérémie.

- Tout d’abord, bravo pour le choix de la musique, c’était magique. Ensuite, qu’est-ce que je suis censé comprendre ?

La jeune femme dit d’une voix que je reconnus aussitôt :

“Il n’y a jamais eu de gallinacé dans la maison, la seule qui pond quelque chose ici, c’est moi.

- Et je peux savoir quel genre d’œufs vous pondez ?

- La musique que tu as entendu, répondit Jérémie, je te jure que tout ce qu’elle compose vaut de l’or.

La jeune femme se laissa aller dans les bras de Jérémie et, en riant, lâcha :

“À chacun de s’occuper de son train-train : moi de produire les œufs d’or dans la cage dorée et Jérémie de les négocier sur le marché des créations musicales.”

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