Je suis serveur dans un grand restaurant. J’aime servir avec mon plateau, sourire aux clients, entendre « merci » sans toujours savoir s’il est sincère. Mais ce que j’apprécie surtout, c’est finir les fonds de verre. Il existe un vieux dicton qui dit : « Si je bois dans ton verre, je connaîtrai tes pensées. » Je n’y avais jamais vraiment cru, bien sûr. Jusqu’au jour où j’ai découvert que, les fonds de verres avaient des secrets à me confier. Évidemment, je ne peux pas tous les terminer.Il y a des limites à mon vice. Je choisis soigneusement mes clients et leurs boissons. Mes cibles privilégiées sont les jeunes couples séduisants et fortunés. Le vin rouge reste mon favori, mais je ne dédaigne ni le champagne ni le whisky.
Ainsi, je sais qui trompe qui. Qui va signer un contrat, acheter une maison, démissionner. Qui prépare un mauvais coup ou vient de gagner au loto sans oser le dire à sa femme. C’est fou ce qu’un fond de verre peut raconter. Pour moi qui suis célibataire, je vis des centaines de vies. À force de tout savoir sur les autres, je n’ai presque plus besoin de la mienne.
Avec un tel don, j’ai pensé qu’il fallait en faire profiter la collectivité. J’ai donc proposé mes services au contre-espionnage. On m’a d’abord pris pour un plaisantin. J’ai proposé une démonstration. Quelques minutes plus tard, j’ai fini le verre de mon futur chef et lui ai murmuré quelques révélations intimes à l’oreille. Son visage s’est décomposé… mais il m’a engagé.
Depuis, mon train-train n’a pas réellement changé. Je suis toujours serveur, mais au palais présidentiel. Je suis affecté aux tables les plus sensibles. Je termine discrètement les verres de ministres, de spécialistes de l’armement, de patrons de grandes entreprises et même d’experts en intelligence artificielle. Je bois le minimum, je mémorise et je transmets. Mon chef est le seul à connaître les dessous de mon métier. Mes collègues, eux, pensent simplement que je suis alcoolique. Avec hypocrisie, ils me félicitent pour mon sérieux professionnel. Je les laisse penser ce qu’ils veulent. Ils ignorent, bien sûr, que certains jours, j’ai pu sauver des négociationstrès importantes avec un fond de Bordeaux.
Et le temps a passé. Un soir, après le service, j’ai décidé de boire un verre de whisky en entier. Pour moi. Tranquillement. Alors, un homme que je n’avais jamais vu s’est assis à mes côtés. Sans la moindre gêne, il a saisi mon verre et l’a vidé, jusqu’à la dernière goutte. Puis il est reparti. Le lendemain, mon don avait disparu.
J’ai cherché cet homme partout. Dans les rues, dans les bars, dans les restaurants. Rien. Aucune trace. Comme s’il n’avait jamais existé.J’ai été viré. Depuis, j’ai repris du service dans un grand restaurant. Je finis parfois les verres, mais ils ne me révèlent plus rien.
Quelque part, un inconnu sait désormais ce que pensent les autres.
Lui a mes pouvoirs. Moi, j’ai toujours mon plateau.