Monsieur Régis – Syd de son prénom – déteste qu’on le qualifie de maniaque. Il admet volontiers être méticuleux et très organisé, mais il ne considère pas sa vocation comme une manie. Elle n’a pas ce côté obsessionnel et répétitif. Lui agit plutôt par impulsions, au gré des opportunités, si l’on ose ici employer ce terme.
C’est d’ailleurs ainsi qu’il a commencé. Fort modestement. Une sorte d’échauffement avant des performances plus abouties : un maître-nageur libidineux, agressif avec les clients, jouant sans vergogne de son autorité pour abuser de jeunes nageuses. Bref un parfait salaud ordinaire. Qu’on a bizarrement retrouvé noyé dans l’étang voisin. La police a conclu à un accident dû à une alcoolémie trop élevée.
Enhardi par ce premier « succès », M. Régis s’est alors intéressé à un politicien local à l’ambition dévorante. De multiples malversations, des intimidations et des menaces : tout lui était bon pour asseoir son pouvoir et évincer ses adversaires. Dont une proche connaissance de Monsieur Régis. Il n’en fallu pas plus pour que l’élu corrompu périsse dans un étrange accident de voiture : son véhicule avait soudain quitté la route pour finir contre un arbre au beau milieu d’une ligne droite. Faute d’indices probants, l’affaire fut classée.
Mais on restait là dans le local, le menu fretin.
Quelques années plus tard c’est une professeure d’Université qui attira l’attention de M. Régis. Habituée des plateaux télé, elle multipliait les ouvrages à succès sur l’environnement, un domaine que M. Régis connaissait particulièrement bien, en tant que microbiologiste dans une unité de recherche. La diva écolo basait ses théories sur des résultats faussés, des enquêtes biaisées tout en piratant impunément les publications de la horde de doctorants qui trimaient sous son joug. Sans parler de méthodes plus prosaïques que scientifiques pour vampiriser tous les crédits de recherche en faveur de sa chaire. Quel dommage pour la carrière de celle qui briguait un ministère qu’un échafaudage s’écroule sur elle alors qu’elle visitait le chantier de ses nouveaux laboratoires. Un de ces accidents dont on ignore la cause mais qui rappelle à tous la brièveté de la vie humaine.
Quand M. Régis gagna plusieurs millions à la loterie, il put abandonner son poste de chercheur et consacrer tout son temps à sa passion : passer « professionnel » en quelque sorte. Les résultats s’enchainèrent alors rapidement. Un capitaine d’industrie qui fraudait le fisc et soudoyait les politiques pour continuer à polluer sans entraves fut retrouvé asphyxié au CO2 dans son garage. Pour une fois qu’il avait donné congé à son chauffeur ! Puis un chef de gang à la cruauté sans limites succomba à une overdose alors qu’il ne consommait jamais les produits de son trafic. Personne ne pleura sa perte. Suivi d’un pédophile notoire, maintes fois arrêté mais jamais condamné faute de preuves, fauché bêtement par une camionnette dont on n’a jamais retrouvé la trace. La justice s’en trouva soulagée. Sans parler de toute une série d’accidents inexplicables frappant des fabricants de misère, de haine et de violences, petits rois de l’embrouille.
Mais M. Régis n’était pas satisfait pour autant. Il visait plus haut : le coup d’éclat qui le ferait entrer dans l’Histoire et qui parachèverait son œuvre. Il échafaudait patiemment la disparition d’un chef d’état mégalomane, à l’égo disproportionné qui semait la terreur dans son pays et tout autour du globe. Son plan était fin prêt, la date arrêtée, sa décision prise. Quand ce crétin de président fut terrassé par une crise cardiaque, anéantissant ainsi l’apothéose de la carrière de M. Régis.
De quoi lui donner des envies de tuer.