Comme si le monde n’avait pas suffisamment de problèmes, voilà que les bébés viennent à manquer. La dénatalité préoccupe désormais les autorités de plusieurs pays, notamment le Japon, l’Italie et l’Espagne. Et la Suisse n’est pas épargnée.
Les chiffres sont alarmants. Les gouvernements ne savent plus que penser et les économistes révisent leurs prévisions. Une seule chose me paraît certaine : personne ne semble avoir pressenti la raison essentielle du phénomène, à savoir la disparition progressive des bancs publics ! J’ai pris conscience de l’ampleur du phénomène en traversant un parc de la ville. Il y avait de magnifiques arbres, des fleurs, une statue de femme, une fontaine… mais il ne restait des bancs que quelques blocs de béton fissurés et des planches cassées. Les passants défilaient sans s’arrêter, comme si le parc n’était qu’un lieu de passage.
Mais à quoi servent vraiment les bancs publics ? À s’asseoir, bien sûr. Mais pas seulement ! Georges Brassens l’avait bien compris et merveilleusement chanté : le banc public est le premier refuge des amoureux. Deux jeunes se promènent, aperçoivent un banc et s’y installent. Une main cherche l’autre, les doigts se touchent. C’est ainsi que commencent beaucoup de belles histoires. Quelques mois plus tard, apparaît parfois un petit être humain.
N’essayez pas de me contredire : les bancs publics sont indispensables à la survie de l’humanité. Je les considère comme du « mobilier d’utilité publique ». Leur disparition progressive menace bien plus que le confort des promeneurs : elle pourrait compromettre le renouvellement des générations. Chaque jour, le nombre de bancs qui disparaissent dans le monde ne cesse d’augmenter. Tout cela n’est certainement pas le fruit du hasard. Il doit exister de véritables « tueurs d’utilités publiques ». Des individus animés par une volonté farouche de saboter les amours et les berceaux de demain. Pourquoi ne pas détruire, dans la foulée, les balançoires et les bacs à sable ?
Si j’ai horreur des théories complotistes, mais dans ce cas, elles me paraissent crédibles. Qui peut bien en vouloir à ce point à ces merveilleux bancs ? Une secte de puritains hostiles aux amoureux ? Un groupe d’écologistes opposés au renouvellement de l’espèce humaine ? Un lobby de la station debout ? Une association de cocus en quête de vengeance ? Ou, pourquoi pas, une intervention extraterrestre ?
Je n’ai pas encore percé le mystère. Quoi qu’il en soit, lorsque j’aperçois deux amoureux assis sur un banc, leurs mains se frôlant timidement, je les regarde désormais avec tendresse, comme une espèce menacée. Il serait peut-être temps de demander à l’Unesco de protéger ces discrets refuges des amours naissantes, avant qu’ils ne disparaissent et qu’il ne reste plus personne pour s’y asseoir. Et, surtout, plus personne pour s’y aimer.
* Georges Brassens, Les Amoureux des bancs publics, 1953.