Parole tenue

Thème: Un tueur d'utilité publique • 26 octobre 2026 • par Patrick Didisheim

Il n’est de répit pour les honnêtes gens que de l’éloigner des villages. N’a-t-il pas envoyé la grêle, détruit les récoltes, provoqué famine et dévastation ? Le Malin est malin, il prend toute forme, se fait passer pour l’un des nôtres. Dieu, dans sa miséricorde, a placé des signes à l’usage des mortels pour démasquer sorcières, démons et hérétiques.

Je sais fermer mes oreilles aux ruses du Malin. L’Église m’a confié la mission de protéger les honnêtes gens.

Depuis deux jours Martha se rebiffe, nie l’évidence. Sieur Roduit, propriétaire du domaine voisin, l’a pourtant surprise revenant d’un sabbat. Il l’a reconnue, sa chevelure rouge au vent, sortant de la forêt un soir de pleine lune.

Les gardes sont en train de la tirer de sa cellule. Je l’attends dans la salle des interrogatoires.

J’entends le son de ses pas, comme des sabots qui frappent le couloir.

Elle est en face de moi, attachée sur une chaise, plus rousse que dans mon souvenir, ou peut-être est-ce le reflet de son sang à peine séché. Même l’estrapade n’a pas encore eu raison d’elle, preuve ultime de son essence diabolique. Elle finira bien par craquer.

  1. Nous sommes au deuxième jour, Martha. Il est encore temps d’avouer tes péchés.
  2. Je n’ai rien fait.
  3. Pourquoi t’obstines-tu ? Des gens t’ont vue dans la forêt. Sœur Agnès a décelé sa marque sur ta cuisse, sous l’aisselle, dans ton dos. Sœur Agnès ne se laisserait pas abuser.
  4. Ce sont des…
  5. Plus fort !
  6. C’est de naissance.
  7. Prouve-le.
  8. De l’eau, s’il vous plaît. De l’eau.
  9. Tu en auras, si tu avoues.
  10. Avouer… quoi ?
  11. Qu’oses-tu insinuer ? C’est nous qui posons les questions. Si tu t’obstines, nous ajouterons quarante livres à tes fers avant de te lever.
  12. Je… je suis innocente.

Le huitième commandement interdit le mensonge. Les armes sont inégales entre Satan et le juge que je suis.

  1. Aimes-tu tes enfants ?

Elle essuie une larme. Le diable excelle dans l’art de la duplicité. Elle aurait trois enfants. On l’a aperçue danser avec ses garnements, les entraîner dans la débauche plus souvent qu’à l’église.

  1. Aimerais-tu les revoir ?

Elle rend son regard implorant.

  1. Oui, Monseigneur.
  2. Si tu avoues tes crimes, tu sortiras d’ici et tu les reverras.

Elle a admis son infamie. Une fois de plus, ce protocole d’interrogatoire aura eu raison du démon. Parfois, l’estrapade seule ne suffit pas.

Il est sept heures ce 12 septembre. Dans sa chemise de lin, la sorcière apparaît à la porte de la maison de commune. Preuve de son apostasie, elle cligne des yeux au sortir des ténèbres. Traînée par les gardes, elle trébuche sur ses pieds nus. Les bourgeois font cercle sur la place. On a fait amener ses enfants. Une bonne sœur retient la petite. La sorcière aperçoit les enfants. La promesse a été tenue.

Le greffier lit le chef d’accusation. Le terrain sera attribué au Sieur Roduit. Le prêtre récite la prière pour le salut de celle qui a reconnu ses péchés.

Un frisson parcourt la foule quand on traîne la coupable vers le bûcher.

Le bourreau approche un tison. Le souffle purificateur du feu embrase la chemise de lin.


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